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"Nietsche a dit : « deviens
ce que tu es ».
Je suis : sculpteur
autodidacte.
Pour
devenir ce que je suis, il a fallu
combattre ce que j’étais - ce qu’on
avait voulu me faire croire que j’étais,
ce qu'on avait voulu que je sois. Et ce
combat de l’orchidée contre l’ortie
m’a pris cinquante ans.
Mais
ce n’est pas du temps perdu ; ce
qu’on apprend tout seul, avec rage, haine, fureur,
passion, désespoir,
acharnement, à contre
courant du quotidien, sous l’œil
sceptique d’un entourage
qui vous prend pour une dingue parce que
vous avez la tête tournée vers le ciel,
vers l’étoile invisible qui vous guide,
vers la petite lumière tremblante loin là-bas
au bout du tunnel,
tout ce que vous apprenez de cette
façon, vous donne une force inébranlable.
D’abord,
parce que vous êtes partie travailler le
matin, pendant des années,
la mort dans l’âme, terrassée
par l’ennui, avec la certitude de faire
fausse route et de perdre votre temps,
votre vie, votre énergie, d’avoir été mise par erreur dans la peau de quelqu’un
d’autre. Parce que vous avez mal et que
vous ne montrez rien, parce que votre
estomac se noue de plus en plus, parce que
votre douleur est telle qu’un jour la
mort vous semble la seule issue possible -
alors, ce jour-là, vous décidez que ça suffit, et qu’il va falloir accoucher
de vous-même. Et
devenir enfin ce que vous êtes.
Et
puis parce que vous avez pleuré de désespoir
sur un morceau de pierre qui casse, ou sur
un bout d’argile qui se dérobe et que
vous ne savez pas comment maîtriser,
parce que vous avez haï votre ignorance,
parce que vous avez passé des
nuits blanches à vous creuser la tête
pour essayer de comprendre ce qui ensuite
vous paraît si simple, parce que vous
vous êtes
cent fois cassé les dents sur la
technique
-alors que votre cervelle est
bouillonnante d’idées, parce que vous
avez cent fois porté votre
travail à la
décharge publique…
Pour
toutes ces raisons,
chaque pas en avant vous procure
une immense
joie, et de défaite en victoire et de
victoire en défaite, petit à petit vous
commencez à monter la pente.
Et
même si le sommet en est inaccessible, ça
n’a aucune d’importance : ce qui
compte, c’est la volonté d’escalade.
Parce
qu’il faut
grimper,
toujours grimper, vers le feu qui dévore,
vers la lumière qui aveugle, vers
l’amour qui déchire, à la
recherche des étoiles, de l’impossible
perfection, de l’éternité.
Et
quand le feu commence à vous brûler,
quand la lumière commence à vous
aveugler, quand l’amour commence à vous
déchirer, alors seulement vous pouvez
dire « je vis ».
Parce
que seule cette quête insatiable, quel
que soit le nom qu’on lui donne ou le
visage qu’on lui prête, nous donne une
raison d’exister. Elle est notre seule
dignité.
Je
sais que ce manuel sans
prétention, est perdu dans l'énorme masse des
milliards de mots que les hommes ont écrits
depuis la nuit des temps. Mais c'est mon
manuel. Il est l'aboutissement de vingt ans
de quête. Je le confie au lecteur anonyme avec
tout l'amour du monde.
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